Chaque matin, ouvrant la porte de sa classe, chaque instituteur va y retrouver une vingtaine « d’enfants des autres » qui ne savent pas toujours pourquoi ils sont là. Chaque matin, il réitère le serment de l’instituteur : « vous ne sortirez pas de ma classe dans le même état intellectuel et social qui était le vôtre : vous saurez des choses que vous ne saviez pas, vous aurez compris des choses que vous ne compreniez pas, vous aurez appris à préférer les mots et la solidarité à l’instinct brutal. »
Aujourd’hui des forces obscures se liguent pour dissuader les enfants de « prendre la plume » afin de mettre en mots leur pensée. Elles prétendent leur offrir plus de fulgurance, plus d’évidence, plus de sécurité mais surtout elles leur promettent de les exonérer de l’effort de réflexion, d’organisation et de précision. Aujourd’hui des robots conversationnels viennent murmurer aux oreilles complaisantes de nos élèves :« N’écris plus, ne crée plus ! Recopie ! Tu feras de toute façon moins bien, moins riche, moins élégant que moi. Renonce à ta propre mise en mots inutilement laborieuse, au résultat parfois médiocre et toujours incomplet ! Incline -toi plutôt devant la quantité impressionnante de mes data et la puissance stupéfiante des algorithmes qui les sélectionnent et les agencent ! Fais-moi confiance et je te livrerai, en prenant en compte tes attentes, tes conviction et … tes préjugés, un texte sans aspérités ni surprises. Je te promets un résultat dont la conformité et l’exhaustivité te dispensera de toute effort de questionnement. »
ChatGPT et ses congénères prétendent donc de dispenser nos élèves de l’effort d’apprendre à choisir et à organiser leurs mots afin d’être compris au plus juste de leurs intentions. Il leur promet de combler leur envie de posséder un texte – quitte à en usurper la propriété- tout en détruisant le courage d’apprendre à le fabriquer. Comment résisteraient-ils à ces machines ? Alors qu’elles leur proposent de les dispenser de toute attente exaspérante et du délais imposé par un tâtonnement laborieux. Pourquoi, diable, feraient-ils l’effort de construire eux-mêmes leurs réponses aux questions qui les hantent par le récit, par le dialogue et par l’argumentation ?
Pour résister à la tentation de passivité et de soumission, ce sont les termes d’une alliance entre lecture et écriture que nous devons absolument leur transmettre. Et le maillon faible de cette alliance est aujourd’hui l’écriture. Nous devons donc donner à tous les élèves, d’où qu’ils viennent, l’envie et le talent d’écrire si nous voulons qu’ils ne sombrent pas dans la désespérance et l’insignifiance en se soumettant à l’intelligence artificielle. Il est aujourd’hui, plus que jamais nécessaire que nous nous battions en famille et à l’école pour que nos enfants lisent avec émerveillement et précision et écrivent avec délice et exigence afin qu’ils sachent qu’ils sont et qu’ils seront. À la question si essentielle « qui suis-je ? », refusons qu’ls répondent « je suis celui qui disparaitra un jour et dont il ne restera rien ! » ; « Je suis celui qui, incapable de laisser une trace singulière de lui-même, meurtrit et tue pour faire semblant d’exister ». Non ! Il faut leur apprendre à tenir un tout autre discours : « Je suis celui qui écrit ce que personne d’autre n’a osé écrire, je suis celui qui écrit pour que, dans la nuit, au loin, plus tard, une chandelle s’allume que je ne verrai sans doute pas ».
Il faut donc que se manifeste, dans tous les établissements, la volonté pédagogique collective de donner aux élèves le goût et les moyens de produire ensemble des récits suffisamment longs , soignés et passionnants pour qu’ils en soient fiers. Le désir et la capacité d’écrire un vrai texte (et non pas un texto) ne sont pas un don ou un goût dont certains seraient privés par décision divine, injustice génétique ou appartenance sociale; cette envie d’écrire , cet « engagement en écriture » dépendent du soin que l’on aura eu de les nourrir de textes fondateurs ouvrant à des débats sur des questions universelles. Complémentairement, on aura offert à chacun d’eux les habiletés lexicales, syntaxiques ou textuelles, nécessaires à une écriture longue et cohérente. Le CIFODEM a donc lancé depuis trois ans une opération de reconquête de la lecture et de l’écriture avec le parrainage du ministre de l’Éducation Edouard GEFFREY. Questionnement collectif des textes fondateurs, débats sur la question universelle que chaque texte propose, travail régulier et constant pour enrichir le stock lexical, maîtrise de l’organisation des phrases et de la cohérence des textes telles sont les conditions d’une puissance , d’une originalité et d’une clarté narrative que les élèves de chacune des classes (cinq cents cette année) exprime collectivement chaque année .
A tous ceux qui baissent les bras et se résignent à ce que certains élèves ne soient pas « faits pour l’écriture , nous devons prouver que l’on doit avoir pour tous l’ambition d’une écriture au long court, qui garde toute sa cohérence , son élégance et son originalité. A tous ceux qui disent qu’aujourd’hui le temps n’est plus à l’écriture manuelle , nous répondons qu’elle porte haut le récit comme l’argumentation, qu’elle construit le spirituel comme le scientifique et qu’elle est de ce fait le propre de l’Homme. L’opération « reconquête de l’écrit » montre que l’écriture est au cœur même de la pédagogie de la langue française car elle réunit dans un même mouvement une lecture juste, une parle ferme et une écriture forte. Partageant un patrimoine culturel commun, respectant lucidement les mêmes conventions linguistiques, acceptant la confrontation sereine, nos élèves peuvent alors faire œuvre commune -j’oserais dire « chef-d’œuvre » commun. L’effort individuel et collectif leur apparait alors légitime car ils seront fiers d’eux-mêmes, ils diront : « cette trace est la nôtre ; ce récit est le nôtre ; nul ne nous l’a dicté , nul ne nous l’a imposé. Il est le fruit de nos imaginations réunies, nourries par des récits qui nous ont rassemblés ; le fruit de débats fermes et respectueux ; le fruit des efforts consentis pour aiguiser nos compétences linguistiques mises au service d’une transmission qui nous dépasse. »