La relation de l’enfant au langage nous fascine et nous questionne. Instrument tellement complexe et pourtant si rapidement maîtrisé ! Comment s’étonner que, de Platon à Chomsky en passant par Descartes, bien des philosophes et des linguistes aient été irrésistiblement attirés par l’idée « commode » que l’esprit humain était « fait » pour le langage ou, mieux, que les structures du langage étaient présentes dans l’intelligence humaine dès son origine, dans l’attente d’une activation quasi automatique de nature biologique, sociale ou… divine. J’ai personnellement du mal à accepter l’hypothèse qu’un enfant se laisserait glisser passivement sur une « pente langagière » car ce serait nier sa volonté et son ambition de conquête et oublier aussi la mission sacrée des parents de l’accompagner avec autant d’ambition que d’amour. À la voie quasi mystique de l’innéisme, j’oppose donc, pour ma part, mon émerveillement devant l’intelligence de l’enfant « découvreur », portée par la bienveillance et l’exigence de ses parents. Si le petit homme, face à une langue donnée, parvient à découvrir, sous la spécificité de ses mécanismes, les principes universels du fonctionnement des langues, ce n’est ni parce que Dieu, dans sa très grande bonté, lui en a fourni le « cahier des charges » ni parce que son cerveau est programmé pour en activer la progressive mise au jour.
Si je préfère utiliser le terme de « conquête du langage » pour décrire son apprentissage, c’est parce que je pense que les structures profondes du langage ne sont pas ancrées dans l’intelligence d’un enfant dès sa naissance. Je défends au contraire l’idée que le petit Homme, prenant très tôt conscience que la maîtrise du verbe lui assurera un pouvoir sur les autres et sur le monde, se lance, dès sa venue au monde, à la découverte des mécanismes du langage de toute la force de son intelligence. Il ne « réveille » pas des habiletés « dormantes » dans son esprit ; il les met au jour à travers les interactions qu’il entretient avec ses parents ; il les teste, soumet ses tentatives maladroites à leur examen et valide ainsi règle après règle, convention après convention, les éléments qui font du langage un exceptionnel instrument de communication.
Le langage ne se développe donc pas tout seul à partir de potentialités qui seraient programmées pour s’épanouir à mesure du développement cérébral d’un enfant. Il conquiert le langage, son après son, mot après mot, phrase après phrase. En d’autres termes, il reproduit, en quelques années seulement, le long parcours des premiers « hommes constructeurs du verbe ». Il met ses pas dans ceux de ses grands aïeux, avec la même ambition de nommer le monde, de tenir sur lui des propos et de les partager aussi précisément que possible. Guidé par des parents attentifs et ambitieux, ce sont les mêmes impasses dont il s’échappe, les mêmes ambitions qui le portent. Chaque enfant, balbutiant ses premiers mots, célèbre ainsi le projet de l’Homme d’imposer par le verbe sa pensée au monde. Créateur bien plus qu’imitateur, découvreur plutôt que suiveur, il « construit » une langue dont il comprend les fonctions qu’elle doit remplir, les défis qu’elle a à relever.
Durant tout son parcours d’apprentissage du langage, le petit homme associe donc étroitement et constamment la compréhension des enjeux visés par le langage et les mécanismes qui lui permettent de les atteindre. La compréhension des enjeux du langage (le « pour quoi l’on parle ? ») est pour lui la meilleure clé pour découvrir les mécanismes qui les portent (« le comment l’on parle ? »). Je fais donc l’hypothèse que c’est la découverte des défis magnifiques de la communication humaine qui lui permet d’identifier et de donner du sens aux mécanismes particuliers de la langue à apprendre et le porte à vouloir à tout prix les maîtriser. L’étonnante puissance d’analyse du petit enfant, sa volonté de découvrir et d’appliquer les conventions linguistiques d’une langue sont ainsi portées par la pleine conscience qu’il pourra ainsi accroître son pouvoir sur les autres et sur le monde. À ce petit enfant, des médiateurs bienveillants et exigeants auront donc à dévoiler les défis et les enjeux du langage, tout autant qu’ils devront lui fournir un corpus de qualité à même de lui permettre de repérer et de maîtriser règles et mécanismes. C’est parce qu’il perçoit très tôt que les enjeux de la parole sont de comprendre et de se faire comprendre, que l’enfant fait l’effort de la précision et respecte les normes du langage. Il s’efforcera d’articuler précisément les sons, non pas par souci de réussir un exercice d’imitation, mais parce qu’il a compris que le pouvoir de distinction de chaque son permet, par exemple, de différencier « poule » « boule » et « bulle ». De même, il positionnera le sujet avant le verbe non pas pour faire « comme maman » mais parce qu’il a saisi que, c’est le seul moyen pour que maman sache « qui fait quoi ». C’est aussi à ce prix qu’il pourra dire un jour qu’« un chou a mangé une chèvre », à l’étonnement (à l’admiration) général. Enfin s’il utilise bien plus tard les connecteurs logiques avec soin, c’est parce qu’il aura pris conscience que leur emploi lui permettra de mieux convaincre… Un enfant n’apprend pas le langage en grandissant ; c’est, au contraire, le langage qui le fait grandir.
Un enfant avancera avec d’autant plus d’envie et de courage dans la conquête du langage, qu’il en aura compris le défi ultime : « dire à quelqu’un qu’il ne connaît pas ce que ce dernier ne sait pas encore ». C’est bien la promesse de l’augmentation de son pouvoir intellectuel qui légitime les efforts qu’il consent pour analyser et maîtriser le langage. Chaque mécanisme identifié, chaque règle appliquée n’est pas un acte de soumission et de docilité ; c’est une conquête, c’est une avancée sur la voie de la précision et de la force de sa parole. Et chacune de ses victoires, à laquelle l’adulte aura contribué, devra être célébrée, applaudie comme une «élévation libératrice». Pour accompagner un petit enfant sur le chemin du langage, l’important n’est donc pas tant de lui imposer des exercices de répétition intensifs visant à une parfaite articulation des sons et une organisation conforme des phrases. L’important est de lui montrer pourquoi il doit prendre soin de sa prononciation et de sa mise en mots. Cela signifie que toute acquisition doit être effectuée dans le cadre d’une situation qui révèle son apport sémiologique et légitime ainsi clairement l’effort demandé. On privilégiera donc les activités qui montrent à un jeune enfant que, toutes choses étant égales par ailleurs, le remplacement d’un seul son change le sens du mot et que lorsque que l’organisation d’une phrase change, c’est le monde qui change. C’est ainsi que ses parents lui signifieront très tôt qu’ils ne le considère pas comme un perroquet imbécile, mais qu’ils se soucient de le comprendre et qu’ils croient en sa capacité de se faire comprendre. La nécessaire précision de sa parole lui apparaîtra alors non pas comme la fidèle reproduction d’un modèle imposé mais comme la meilleure arme pour faire passer sa pensée dans l’intelligence de celui avec lequel il veut tisser des liens solides et lucides d’attachement.