- Le chant des sirènes
La dictature de l’image omniprésente sur les écrans, entraînant une régression de l’écriture, ouvre grand la porte au robots conversationnels qui murmurent aux oreilles complaisantes de nos enfants : « N’écris plus, ne crée plus ! Recopie ! Tu feras de toute façon moins bien, moins riche, moins élégant que moi. Renonce à ta propre mise en mots inutilement laborieuse, au résultat parfois médiocre et toujours incomplet ! Incline-toi plutôt devant la quantité impressionnante de mes data et la puissance stupéfiante des algorithmes qui les sélectionnent et les agencent ! Fais-moi confiance et je te livrerai, en prenant en compte tes attentes, tes conviction et … tes préjugés, un texte sans aspérités ni surprises. Je te promets un résultat dont la conformité et l’exhaustivité te dispensera de toute effort de questionnement. »
ChatGPT entend ainsi les dispenser d’avoir à choisir et à organiser leurs mots afin d’être compris par d’autres au plus juste de leurs intentions. Il leur promet de combler leur envie de posséder un texte – quitte à en usurper la propriété- tout en détruisant le courage d’apprendre à le fabriquer. Comment lui résisteraient-ils ? Alors qu’il leur propose de les dispenser de toute attente, de tout délais imposés par un tâtonnement laborieux si difficile à supporter. Pourquoi donc feraient-ils l’effort de construire eux-mêmes leurs réponses par le récit, par le dialogue et par l’argumentation ? Copier, modifier à la marge un texte écrit à leur place passe encore ! Apprendre à construire eux-mêmes malgré leurs doutes et leurs inquiétudes, non ! Accepter d’affronter ce « temps silencieux de débat interne » qui est nécessaire à la mise en mots écrits d’une réflexion, pas question! Pour beaucoup, ces obligations leur sont de plus en plus insupportables car le doute et l’incertitude sont devenus pour eux trop douloureux pour pouvoir stimuler l’activité de penser par eux-mêmes. De toute cette démarche anxiogène, l’IA propose de les exonérer. En se livrant à ChatGPT, ils pourront ainsi éviter cette terrible frustration qui les envahit quand il faut associer, faire des liens, en un mot… écrire parfois contre soi-même et contre l’Autre. Comment imaginer que beaucoup de nos enfants, affaiblis par la fréquentation excessive des écrans, ne seront pas absolument ravis d’en être exonérés ?
- Adieu les forces de l’esprit !
Portant le fer au plus profond de notre humanité, l’IA nous incite à renoncer à cet ultime espoir qui nourrit le désir d’écriture et légitime l’effort d’écrire : l’espoir d’écrire ce que jamais personne n’a écrit, penser ce que jamais personne n’a pensé, transmettre ce que jamais personne n’a transmis. Balayant l’idée même d’une trace singulière, l’IA a déjà stockés tous les écrits du monde et la mise en mots y est totalement automatisée : les mots se succédant selon le degré de fréquence de leurs combinaisons. L’heure est donc venue du grand ressassement. Car si, par un hasard « heureux », émergeait une idée inédite, une proposition originale, une image audacieuse elle se fondrait illico dans la masse informe des data, prête à être « débitée » en tranches uniformes pour combler nos désirs étiquetés. L’espoir de laisser par l’écriture la trace d’une pensée à nulle autre pareille, qui témoignerait de l’existence spirituelle de chaque de nous, maintenant et plus tard, est ainsi dénoncé par cette machine totalitaire. C’est donc la nature singulière, originale, imprévisible de l’acte d’écriture que menacent d’effacer aujourd’hui les robots conversationnels comme Chat GPT.
Et pourtant, seule notre écriture, tracée de notre propre main pour d’autres, peut nous prolonger, et porter l’espérance d’une continuité spirituelle ; elle seule peut défier l’absurdité de notre disparition matérielle. Et c’est bien cette « consolation » qui menace de nous être aujourd’hui subtilisé par ces machines qui prétendent nous « soulager » de ce devoir sacré de laisser pour d’autres esprits une trace à nulle autre pareille. Le génie de l’écriture, s’exprime en effet dans la décision d’un Homme de confier à un autre, qu’il ne connait pas, une trace de son esprit singulier, en espérant que cette trace sera reçue quand lui-même, ne sera plus. Cet espoir d’une immortalité spirituelle, gravée mot après mot, phrase après phrase est aujourd’hui en train de nous être confisqué par une machine gavée de data et animée par des « assembleurs » dont on ne sait rien. En écrivant pour nous, ou plutôt « à notre place, l’IA nous privera de cette merveilleuse vertu de laisser une trace de notre esprit que quelqu’un, un jour, reconnaîtra et chérira peut-être. L’espérance d’une immortalité spirituelle nous est ainsi « volée » par la machine, laissant l’Homme absurdement voué à une inéluctable « dispersion ». Au-delà de l’invitation à la passivité et à la démission qu’il envoie à nos enfants, Chat GPT veut ainsi s’emparer de ce qui fait le propre de l’Homme en le privant de ce qui le hisse au-dessus de son humaine condition : la victoire des forces de l’esprit contre la promesse terrifiante d’une inéluctable disparition. Renoncer à écrire soi-même c’est mourir deux fois.
- Plutôt que d’interdire l’IA, apprendre à résister !
La menace de « la machine-qui-pense-et-écrit-pour-nous » nous oblige aujourd’hui à placer la résistance cognitive au centre même des apprentissages fondamentaux à l’école et dans la famille. Chaque enfant devra être capable d’une réflexion exigeante refusant que quiconque, et encore moins une machine pense et écrive à sa place. On doit plus que jamais le persuader qu’il est capable transmettre l’inattendu, l’incongru avec élégance et efficacité ; sauf à accepter que ChatGPT en fasse un citoyen de deuxième zone, condamné à la soumission et à la crédulité. C’est pourquoi il faut mettre en œuvre dès l’école maternelle une pédagogie explicite de l’écriture réfléchie et de la compréhension exigeante(et pas seulement du décodage et de la copie). Plus que jamais, l’école et la famille doivent donner à tous les futurs citoyens la force de refuser de se vautrer dans la passivité et l’insignifiance. Refusons qu’ils se fassent piégés dans un univers où le trivial le dispute au superficiel et le prévisible à l’imprécis et évitons qu’ils se contentent de réponses immédiates, évidentes, définitives, jamais dérangeantes de la machine. En bref refusons de les livrer pieds et poings liés à CHAT GPT et à ses congénères.».
Pour que nos enfants échappent au piège de la paresse, de la passivité et de la lâcheté, pour qu’ils ne se résignent pas à renoncer à leur liberté de penser et d’écrire, il faut instaurer une règle qui honorera notre devoir d’éducation : « N’autoriser le recours à la machine-à-penser-pour-nous qu’à la condition qu’un enfant ait été capable d’effectuer lui-même la tâche auparavant ». la proposition de Chat GPT devenant alors une parmi d’autres face à celle que l’enfant aura lui-même construite, révisée, lue à d’autres enfants et adultes. Ce n’est qu’à ce prix que la production machinale ne sera plus qu’une des propositions possibles et non pas le modèle unique qui s’impose à tous. En bref, s’ils ont à raconter une histoire, qu’ils l’écrivent donc d’abord de leurs propres têtes et de leurs propres mains ; s’ils doivent donner leur avis sur une question universelle, qu’ils prennent donc la peine de tracer leurs mots et de les organiser eux-mêmes. Et ce n’est qu’ensuite, seulement ensuite, que l’on demandera à Chat JPT ce qu’il en pense…. Si tant est qu’il en pense quelque chose.
Aujourd’hui des forces obscures se liguent pour dissuader les enfants de « prendre la plume » afin de mettre en mots leur pensée. Si l’on veut que nos élèves résistent à la tentation de la passivité et de la soumission, il faut que se manifeste, dans toutes les écoles de France, la volonté pédagogique collective de leur donner le goût et les moyens de produire ensemble des récits suffisamment longs, soignés et passionnants pour qu’ils en soient fiers. Nous devons donc donner à tous, d’où qu’ils viennent, l’envie et le talent d’écrire si nous voulons qu’ils ne sombrent pas dans la désespérance et l’insignifiance. Le désir et la capacité d’écrire un vrai texte (et non pas un texto) ne sont pas un don ou un goût dont certains seraient privés par décision divine, injustice génétique ou appartenance sociale ; cette envie d’écrire, cet « engagement en écriture » dépendent du soin que l’on aura eu de les nourrir de textes fondateurs ouvrant à des débats sur des questions universelles. Complémentairement nous devrons offrir à chacun d’eux les habiletés linguistiques lexicales, syntaxiques ou textuelles, nécessaires à une écriture longue et cohérente. J’appelle donc à une opération de reconquête de l’écriture à l’échelle nationale qui prouvera à tous ceux qui baissent les bras et se résignent au fait que certains élèves ne sont pas « faits pour l’écriture », que l’on doit avoir pour tous l’ambition d’une écriture au long court, qui garde toute sa cohérence, son élégance et son originalité. Questionnement collectif des textes lus, débats sur la question universelle que chaque texte fondateur propose, travail régulier et constant pour enrichir le stock lexical, maîtrise de l’organisation des phrases et de la cohérence des textes telles sont les conditions d’une puissance, d’une originalité et d’une clarté narrative que les élèves de chaque classe exprimeront collectivement.
S’il est aujourd’hui, plus que jamais nécessaire que nous nous battions en famille et à l’école pour que nos enfants sachent lire avec émerveillement et précision et écrire avec délice et exigence, c’est afin qu’ils sachent qu’ils sont et qu’ils seront. Lecture et écriture portent ainsi ensemble ce que j’appellerai la « résistance existentielle » au vertige du néant : ce sentiment de n’être rien, de n’avoir rien été et de devoir un jour n’être plus. À la question si essentielle « que suis-je ? », refusons qu’ls répondent « je suis celui qui disparaitra un jour et dont il ne restera rien ! » ; « Je suis celui qui, incapable de laisser une trace singulière de lui-même, meurtrit et tue pour faire semblant d’exister ». Non ! Il faut leur apprendre à tenir un tout autre discours : « Je suis celui qui écrit ce que personne d’autre n’a osé écrire, je suis celui qui écrit pour que, dans la nuit, au loin, une chandelle s’allume que je ne verrai sans doute pas ».